Tantrisme, Yoga etc…

Nous pensons utile de mettre au clair certains concepts dont le sens est souvent flou ou pire, complètement détourné de leur signification originelle.

 Les Tantras :

Les Tantras sont ainsi un ensemble très prolifique de textes parfois contradictoires. Ils forment une mosaïque assez disparate émaillant l’Inde et le Népal, puis plus tardivement la Mongolie, l’Asie centrale et la Chine.

En ce sens parler de tantrisme relève nécessairement d’une approximation écrasant les particularités propres à chacun de ces textes pour n’en laisser qu’une coquille creuse. Le terme tantrisme est d’ailleurs très tardif, n’apparaissant qu’au XIX ème siècles chez certains orientalistes occidentaux qui “ utilisèrent ce terme (et l’adjectif “ tantrique ” ) pour designer ce qui leur semblait être un ensemble aberrant de pratiques étranges ou répugnantes liées au culte de divinités multiples et souvent effrayantes et de spéculations bizarres. “ ( PADOUX A., Comprendre le tantrisme, P 23 ). Quant à l’Inde traditionnelle, le terme tantrisme lui est complètement étranger, n’existant tout simplement pas en Sanskrit.

Si néanmoins l’on devait trouver un consensus pour dessiner une trame reliant la grande majorité de ces textes, nous pourrions dire que le tantrisme désigne une tendance au sein de l’hindouisme et que celle-ci s’appuie notamment sur la technicité rituelle ( mantra, mandalas etc… ) propre à faire de l’homme un libéré vivant ( jivan mukta ). Il est de même possible de noter une réhabilitation du corps et des émotions qui n’apparaissent alors plus comme des entraves à la libération.

“ Le corps est le support de tous les dieux, il est ce terrifiant champ de crémation qui, avec le bûcher funéraire de la conscience, détruit toutes choses. “ Abhinavagupta

Le Shivaïsme Cachemirien :

 De même que le terme “ tantrisme “, l’expression “ shivaïsme cachemirien “ est une invention récente d’une forme de Shivaïsme développée au Moyen-Age de notre ère dans la région du Cachemire, en Inde.

Le Shivaïsme de Cachemire, “ sur la base première des tantras de Bhairava et à partir notamment des Shivasûtra “découverts” au XI ème siècle par Vasugupta a élaboré les synthèses rituelles et théoriques du Krama, du Spanda, de la Pratyabhijna et du Trika ainsi que de la Shrîvidya “ ( PADOUX op.cit. P 69 ).

Abhinavagupta, considéré comme le plus éminçant des mystiques et métaphysiciens de cette tendance, “ réalisa, notamment dans son oeuvre magistrale qu’est le Tantraloka, une magnifique synthèse de tous les courants non duels : Trika ancien, Krama et Spanda/Pratyabhijna. “ ( BOUCHARD D’ORVAL J., Reflets de la splendeur, P. 302 ).

Nous considérons donc le Sivaïsme Cachemirien comme une synthèse de plusieurs courants shivaïtes effectuée entre le IX et le XII ème siècle, par des mystiques n’y voyant aucune contradiction.

Ces textes shivaïtes “ ne sont pas de la stricte philosophie au sens occidental moderne. Qu’il s’agisse d’hymnes, de traits ou de commentaires, ils sont d’abord et avant tout une expression de l’expérience mystique directe de leurs auteurs.” ( BOUCHARD D’ORAVL J., op cité P 306 ). Nous rajouterons qu’en tant qu’expression d’une expérience, il est souhaitable de ne pas faire des traités de ces auteurs des “manuels” propres à nous faire atteindre l’illumination comme nous le voyons parfois de nos jours. “ La lecture des textes est émotion, révélation, non étude ni réflexion car comme le dit Abhinavagupta dans son ouvrage sur la poétique : “ Le sens suggéré ne peut être compris à travers la grammaire ou l’étude. Seuls ceux qui sont concernés par l’essence de la poésie y ont accès. “ “ ( BARET E., Corps de silence, P. 45 ).

Yoga du Cachemire :

 Le terme Yoga a subi le même inéluctable écrasement des sens que celui de Tantra.

“ Aujourd’hui, le mot yoga désigne la plupart du temps soit le yoga à huit membres ( astanga yoga ), soit uniquement les postures de yoga, qui sont en réalité d’origine shivaïte tantrique et n’ont rien à voir avec le Yoga Sutra de Patanjali. La notion d’asana, à laquelle Patanjali consacre seulement 6 mots dans les 195 aphorismes du Yoga Sutra, désigne tout simplement l’assise pour le pranayama et la méditation, et non le yoga gymnastique qu’on trouve aujourd’hui annoncé à tous les coins de rue ou pratiqué sur de belles plages ensoleillées et autres lieux exotiques. “ (BOUCHARD D’ORVAL J., op. cite P 285 )

Le terme Yoga du Cachemire, quant à lui, est d’apparition récente. Il fut créé car il fallait un nom à cette approche corporelle enseignée par Jean Klein qui l’avait lui-même reçu de Dibianandapuri. Contrairement au yoga des Yoga Sutra de Patanjali, cette approche était et est toujours enseignée dans une optique non dualiste d’intégration. Entendons par là que toutes les expressions de la vie, et donc toutes les émotions et toutes les expériences du corps, échapperont à la triste catégorisation bien/mal tant relayé par les spiritualités et autres développements personnels modernes. La douleur, la peur, l’anxiété, la colère, pas plus que le plaisir ne sont à fuir ou à exclure. Ils sont au contraire support d’écoute et d’observation menant au même silence. Nous verrons par la suite comment cette approche trouve justement écho dans le Shivaïsme Cachemirien et particulièrement dans le Vijnana Bhairava Tantra.

VBT verset 93 et ou 101

Pour Patanjali, “ le cheminement progressif et volontariste proposé à celui qui ne se trouve pas spontanément dans l’”isolement” fait appel à la cessation totale de toute activité, au retrait complet du monde ( sensations, expériences, beauté de la vie, émotions, désirs, bref tout ce qui constitue habituellement la vie d’un être humain.) qui est perçu comme une suite d’obstacles et de distractions. “ ( BOUCHARD D’ORVAL, op. cité P 285). Nous voyons que nous nous situons ici d’emblée dans une ascèse traditionnelle impliquant un retrait progressif du monde vers un état de “pureté” progressive bien loin de l’approche enseignée par Jean Klein et, en écho par le Shivaïsme Cachemirien.

C’est en se situant dans la lignée de ce même Shivaïsme Cachemirien que Marc Dyczkowski dans son introduction au livre de Christian Pisano précise : “ Dans cette perspective, le Yoga, qui signifie littéralement union, est la prise de conscience de soi, dans une subjectivité de plus en plus profonde, se déployant jusqu’à la suprême subjectivité de la Conscience de Dieu : reconnaissant son identité avec Celle-Ci, elle s’unit à Elle.”. L’on ne cherche donc plus à s’extraire de la subjectivité par les méthodes ascétiques traditionnelles car la subjectivité individuelle la plus incarnée n’est qu’un reflet de la Beauté. “ C’est pourquoi les asana et le pranayama, pratiqués correctement, c’est à dire centres sur la présence, et non uniquement dans le souci du dynamisme et de la précision posturale ( bien que celle ci soit également essentielle ), élèvent la conscience. Le corps et la respiration deviennent ainsi des outils pour expérimenter à la fois l’objet universel et la conscience objective transcendantale. ” rajoute M. Dyczkowski dans la même préface.

Le Vijnana Bhairava Tantra :

 Considéré à juste titre comme un des textes illustrant le mieux le ressenti vécu par celles et ceux pratiquant le Yoga Cachemirien, le VBT se veut la quintessence d’un tantra plus ancien et plus volumineux depuis perdu : le Rudrayamala.

Datant vraisemblablement du VIII ème siècle, “ les moyens d’atteindre une expérience mystique décrits dans le Vijnanabairava s’inscrivent dans le système de pensée, la vision métaphysique du non-dualisme du Spanda et du Trika, pour qui l’univers n’est rien d’autre que la manifestation de la divinité, laquelle est donc omniprésente. Cette divinité est Conscience dont le fond absolu est immuable, mais qui sans cesse vibre, fulgure, jaillit dans la spontanéité d’une totale liberté : “ udyama bhairavah “, Bhairava est jaillissement, disent les Shivasûtra. “ ( PADOUX A., op. cite P 222 ).

L’expérience décrite dans ce tantra extirpe donc le yoga de son sens moderne cantonné à la gymnastique sur tapis pour lui redonner son sens original d’union avec l’omniprésence du Divin. Le corps, ses sens et expressions sont réinvestis avec la perspective de leur caractère sacré. Dans l’écoute, les perceptions se meurent et un espace vibrant se révèle comme Ultime Sujet. Certains appelant cet espace Joie, d’autres Silence, d’autres Vibration, d’autres Beauté. Aucune définition ne le circonscrit distinctement. Les concepts et la pensée rationnelle perdent l’écrasante domination quant à la description du Réel. Bien plus proche de l’expérience vécue sera le ressenti véhiculé par les sens. Ainsi, la poésie, le théâtre ou la musique, comme l’enseigne Abhinavagupta, favoriseront plus facilement l’ouverture du Coeur propre à nous faire sentir la Beauté. “ Laissons le savoir des connaissances historiques aux érudits auxquels nous devons tant de Bonheur pour leurs traductions : pour l’approche traditionnelle, seule importe la tranquillité, la joie qui se révèle dans le Coeur. “ ( BARET E., op. cite, P 45 ).

En ce sens, le VBT peut être considéré plutôt que comme un répertoire de moyens, comme un immense poème décrivant l’émerveillement devant les multiples formes de la Beauté.

“ Les écrits traditionnels ne sont pas à lire pour se sécuriser, apprendre, s’approprier des informations majestueuses, pas plus que pour étoffer une personnalité. Dans une lecture sans attente qui laisse fleurir le parfum harmonieux dégagé par ces textes, lorsque les derniers mots s’effacent et que le lecteur, vibrant de leur essence, s’est vide par le rythme et le sens, il ne reste qu’absence où le coeur de la poésie et le coeur du lecteur ne font qu’un. “ ( BARET E., op. cite, P 45 ).

 

 

La pose est un envol

« Que l’on évoque l’espace vide en son propre corps dans toutes les directions à la fois. Alors pour qui jouit d’une pensée libre, tout devient espace vide. »

L’exploration du corps est un prétexte.

Nous intéresse l’observation de ce qui nous restreint, nous limite, voire parfois nous oppresse. Parce que ce que nous voulons c’est sentir l’espace nous porter et devenir oiseaux, devenir envol.

Une pose, asana, est une configuration spatiale originale qui va pointer du doigt une manière toute spécifique de se déployer dans l’espace. Ce déploiement est en général obscurci par plusieurs facteurs dont de multiples tensions. Accueillant ces tensions, elles vont petit à petit se résoudre en une première focalisation qui nous permettra de sentir la pose se vider dans sa périphérie et se nourrir en son centre. Accompagné par le souffle qui accentuera le vide alentour, ce cœur de la pose sera d’abord ressenti comme un point. Ce point, bindu, n’est pas un point anatomique, c’est un point sans dimension, vécu comme une intensité, comme une braise. A mesure que les restrictions tombent, vidées par le souffle, cette braise est attisée. A cette étape de la pose, l’espace en soi et autour est ressenti comme un vide.

Puis vient une deuxième temps où, suffisamment nourri, ce point va se déployer dans la figure propre à la pose réalisée. Des lignes d’intensité vont se dégager. Chaque pose réalise une configuration spécifique de ces lignes dans l’espace nommée yantra. Ce déploiement est ressenti comme un envol, un élan. Aussi la tension classiquement observée chez ceux pour qui la pose est une conquête de l’extérieur, c’est à dire du corps observable, du corps anatomique, ne nous concernera pas. Peu nous importe que la pose soit scellée, complète, finalisée comme dans les photos des magasines. Nous voudrons au contraire nous situer dans l’élan, sans le serrer, sans le contraindre.

Alors le souffle qui dans un premier temps soulignait le vide pour attiser le centre viendra nourrir la pose. C’est lui qui la soutiendra, comme le vol de l’oiseau s’appuie sur l’espace. Sa texture se fera plus épaisse, plus grasse, pour nous permettre de lâcher les dernière tensions nous laissant croire que nous étions nous-même acteur de la pose. Nous serions bien gênés à cet instant de dire où nous sommes, ni comment nous sommes tant c’est petit à petit l’émotion de l’envol qui nous saisit.

Puis doucement, délicatement, dans un non-temps propre à chacun, nous sentons la texture de l’air qui nous porte devenir plus ténue. C’est le moment du retour. Le corps physique suit cette impulsion pour retourner dans l’assise. Encore tout ébouriffé nous écoutons, émus, les murmures de la pose. Comme les applaudissements à la suite d’un concert, ces murmures retombent, petit à petit, nous laissant seul avec les musiciens qui rangent les instruments. Puis les musiciens partent. Et nous nous retrouvons face à la scène vide. A cet instant, les yeux fermés quelle est cette curieuse émotion, ce silence du cœur qui nous saisit ?

On ne travaille pas sur le corps !

On ne travaille pas le corps…

La conscience est le Coeur d’où s’envolent les étincelles pour se perdre. Nous nous identifions par erreur à ces étincelles. Elles ne sont que des fragments. La dualité est étrangère à ce Coeur. “ J. Klein

Dans un article précèdent, nous observions combien notre vécu du mouvement pouvait être remanié grâce à l’usage de métaphores. Nous considérions ces images comme le premier outil pédagogique dans la transmission d’un ressenti lui-même garant de la justesse du mouvement.

Plus nous évoluons au sein de pratiques dites corporelles, plus nous pensons que la clé pour un changement radical de notre faculté d’agir se situe à cet endroit précis, en deçà du corps, au coeur du ressenti, dans la malléabilité de nos perceptions.

 

La perception conditionne l’acte

Depuis l’enfance nous explorons cette possibilité que la perception, ou tout au moins la suggestibilité d’un perçu, conditionne l’acte à venir.

Que l’on évoque la sensation d’un bras d’une légèreté comparable à celle d’une plume ou au contraire d’une densité de plomb conditionnera radicalement l’engagement musculaire avec lequel nous effectuerons le mouvement.

Pourtant malgré cette évidence, nous ne nous appuyons que rarement sur cette suggestibilité, la considérant sans doute comme un B.A.BA enfantin tellement évident qu’elle ne mérite pas notre attention. Or, pourtant, cette capacité de suggestion est immense et peut à elle seule transformer totalement la qualité d’un mouvement, voire même la possibilité ou non d’effectuer un exercice.

Récemment, lors de l’exécution d’un mouvement particulièrement complexe dont la consigne ne portait pourtant que sur un ressenti censé le faciliter, Vladimir Zaikowski désespérait :

«  Vous essayez de comprendre, de faire, vous réfléchissez alors que c’est stupidement simple ! »

 Nous pensons que nous nous sommes éloignés de cette simplicité à l’âge adulte lorsque notre conception du monde s’est plus ou moins figée en une dualité monde réel VS imaginaire où celui-ci était relégué avec plus ou moins de mépris (ou d’idolâtrie, ce qui est l’autre face de la même pièce) aux domaines artistiques. Or l’imaginaire perfuse constamment notre vécu, et ce, la plupart du temps, à notre insu… Et si l’on revendique nos pratiques, qu’elles soient martiales, yogiques ou autre comme des arts, n’est-ce pas afin de réinvestir consciemment cette facette de la réalité encore souple et malléable qu’est l’imagination ?

 

Considérations sur le corps

« Le but du Yoga est de vous faire comprendre expérimentalement que le corps est en vous, vous n’êtes pas dans le corps. La sensation est en vous, vous n’êtes pas dans la sensation. » E. Baret

Le corps est souvent vécu comme un outil, plus ou moins limitant avec lequel il faut faire avec, au pire, et au mieux qu’il faut tenter d’améliorer, de perfectionner. Nous voulons faire le pari qu’il est possible de vivre et d’agir de manière plus efficace et plus légère en retournant le paradigme : nous ne sommes pas les possesseurs ni les gestionnaires du corps situés depuis une quelconque tour de contrôle. Nous voulons nous placer dans un espace plus vaste, plus englobant dans lequel le ressenti du corps, mais aussi de notre environnement, émerge.

 Il s’agit de ne plus se penser depuis un centre mais depuis un espace. Depuis l’espace de la conscience où les perceptions apparaissent.

Nous voulons nous situer à la racine du ressenti, à cet endroit où il n’y a aucune distinction ni choix entre moi, l’autre, le son, la chaleur, la vue etc… Ce lieu est un espace bien plus malléable, bien plus tendre que la prétendue objectivité de soi, de la technique et du monde… Et ce lieu est avant tout un espace de Jeu !

 

Réapprendre à jouer

            « Toujours, le jeu traduit un mouvement, un équilibre dynamique, le passage d’un seuil, une rupture même, un événement affectant en profondeur la conscience de l’homme et le cours de l’Histoire. Par l’intermédiaire des jeux, (…) l’homme s’efforça de pressentir la trame du destin et la présence de l’Invisible dans le cours apparent de la vie. »          J. Poyard

Le jeu est le premier geste à réinvestir dans cet espace. Il est l’acte par lequel on se permet de remettre en question notre sécurité ainsi que nos certitudes. Petit à petit, fil par fil, il s’agit de dé-tisser la trame de nos certitudes.

On va jouer à «  Et si… » :

Et si le sol n’était pas dur ?

Et si mon bras n’était pas lourd ?

Et si le corps ne s’arrêtait pas à la frontière de la peau ?

Et si frapper n’était pas violent ?

Et si être frappé n’était pas quelque chose dont il fallait se défendre ?

Et si l’espace avait une texture ?

Et si je pouvais sentir l’intention et l’émotion d’une personne en face de moi ?

Et si …

Grâce à ces « Et si… », premier outil du pédagogue, nous allons assister tranquillement à l’effondrement de nos anciennes représentations pour la plupart inconscientes, pour pénétrer dans l’inconnu.

 

Un saut dans l’inconnu

            « Lutter pour nous améliorer ou pour progresser ne fait que rajouter à la confusion. (…) Nous n’avons fait que changer les meubles de place. (…) Cessez de gaspiller votre temps et votre énergie dans des projections. Vivez cet arrêt sans paresse ni passivité, habitez pleinement la fraîcheur que vous trouverez en cessant d’espérer et d’anticiper. » J. Klein

 De manière ultime, nous ne voulons même pas changer nos représentations pour en adopter de meilleures. Nous voulons passer à des ressentis de moins en moins figés, de moins en moins contrôlés pour enfin pouvoir aborder l’inconnu à nu d’a priori limitant. Nous voulons cesser de surimposer nos peurs à nos sentis. Pour cela, pédagogiquement il est justifié de passer par des images d’un corps plus léger, plus vaste, plus relié moins fermé. Ces supports imaginaires devront nous quitter une fois déconstruit le corps pensé, corps de peur, corps de réaction.

C’est la peur de perdre le contrôle avec laquelle nous voulons nous familiariser. Or il ne suffit pas, bien que cela puisse aider, de se confronter à une peur pour l’apprivoiser. Il est bien plus efficace de travailler en amont, sur les représentations qui sous tendent la puissance limitante qu’a cette peur sur nous.

 

Pour filer l’exemple choisi depuis le début, il ne suffit pas de chuter encore et encore, il faut aussi changer radicalement notre perception du sol ! Il est possible de chuter sans même l’apprentissage d’une quelconque technique dès lors que le ciment ou le plancher perd son caractère effrayant de dureté… Alors on évoque un sol caoutchouteux dans lequel les appuis fondent. Puis lorsque ce vécu devient évident nous lâchons toute représentation et nous voyons que le sol demeure accueillant.

Si l’on observe bien, ce n’est finalement plus nos représentations alors qui nous guident, mais le fait qu’elles induisent une immense ouverture, spontanéité et adaptabilité aux injonctions de l’environnement. Ainsi l’on peut sereinement abandonner la volonté de contrôle, la prétention d’avoir à choisir…

C’est à la joie de naviguer dans l’inconnu que nous devons laisser le gouvernail.

Donc, le corps au sens technique, anatomique, biomécanique, physiologique ou autre ne nous intéresse que peu. De manière anecdotique nous dirions. Le corps en tant que ressenti doit par contre devenir passionnant. Nous voulons découvrir comment la raison et son cortège de peurs tentent de structurer et de s’approprier cet espace, d’en devenir le centre. Nos guides métaphoriques sont là pour nous permettre de mettre un pied hors de nos blocages. Ils seront ensuite abandonnés pour laisser le réel à nu, libre de surimposition. Et, finalement, nous laisserons ouverte la possibilité que le corps possède une intelligence à laquelle nous avons accès uniquement si nous abandonnons notre volonté de contrôle et de compréhension.

A ce moment là, ce que nous appelions corps prends un relief tellement différent que le recours à la poésie serait peut être la manière la plus pertinente de décrire notre vécu.

Loïc Santiago